| Quelques explications sur le Seigneur des Anneaux |
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Le Seigneur des Anneaux, ça c'est scout!!
On répète à qui veut l'entendre que Le Seigneur des Anneaux est une œuvre simpliste, probablement destinée à un public enfant, et qui ne présente aucune originalité : Des méchants, des gentils, des monstres et des héros, c'est donc par-dessus tout un ouvrage qui manque de profondeur, qu'on se le dise !Ne serait-ce que le fait de le classer dans le genre romanesque de la « fantasy » lui promet un avenir de texte dénigré par les adultes, les amateurs de littératures, etc... Et pourtant, en quoi le fait de narrer une histoire qui sort des bornes du monde que nous qualifions de « réel » peut être rédhibitoire ? Du « monde réel », ne percevons nous pas de toute façons qu'une infime partie de la création et de la grandeur de tout ce qui existe ? Ne pouvant aucunement cerner distinctement l'ampleur du réel, puisque cette faculté est propre à Dieu, le recours à un univers différent ne peut-il pas nous aider à saisir une partie de la vérité ? qui oserait dire que les si célèbres contes que nous lisons depuis longtemps n'ont aucun intérêt, puisqu'ils sont imaginaires ? De même, qui pourrait affirmer que les fables de Lafontaine sont douteuses parce qu'elles prêtent la parole à des animaux ?Il faut donc bien admettre que ce qui sort de la « norme » de notre quotidien présente aussi un intérêt pour nous , qu'il nous permette de comprendre une partie des grâces que nous recevons de Dieu, où de saisir notre vocation sur cette terre. Le Seigneur des Anneaux est donc lui aussi un conte comme le revendiquait Tolkien lui-même, mais « un conte de fées destiné aux adultes(lettre181). Ainsi, les elfes de Tolkien, ses nains, ses orques et ses hobbits, bien qu'ils soient des créatures imaginaires, ne sont que des reflets de la condition humaine, mais dont les caractéristiques ont été cristallisées à leur paroxysme. Tolkien lui-même, dans les nombreuses lettres qu'il écrivait à son tuteur(un prêtre assurait son éducation, ses parents étant morts dans son jeune âge) affirme que «Le Seigneur des Anneaux est une œuvre fondamentalement religieuse et catholique, inconsciemment d'abord mais consciemment quand j'en ai fait la révision ». Bien sûr, on ne peut jamais apporter, même à une personne de bonne foi, le crédit le plus total à ses œuvres sur une simple parole, il nous faut donc voir en quoi cette affirmation de Tolkien peut être vérifiée, en quoi son œuvre en général est catholique, et par là-même, en quoi elle exprime parfaitement les valeurs du scoutisme. C'est ce que nous chercherons à montrer au mieux dans cet article, tout d'abord en dissipant les malentendus quant à ce que nous entendons par « œuvre fondamentalement catholique », puis en étudiant le contenu de l'affirmation morale du Seigneur des anneaux, et enfin en regardant, plus profondément, quelles valeurs spécifiquement catholiques peuvent être exprimées par le texte. I) Dissiper les malentendus : Comme nous l'avons évoqué précédemment, il faut à tout prix éviter de simplifier l'œuvre de Tolkien, et à cette fin, une grande rigueur d'analyse s'impose. C'est pourquoi il faut se prémunir d'une part d'un jugement trop hâtif sur le contenu du livre, et d'autre part d'une analyse trop manichéenne ou encore trop catégorique. En effet, il ne s'agit pas de voir dans le moindre mot ou la moindre phrase une bête allégorie religieuse. Le fait que l'œuvre de Tolkien soit fortement influencée par une vision catholique du monde, qui est celle de l'auteur, et qu'elle soit perceptible dans le texte, n'implique pas que l'on puisse faire des équivalences simplistes entre le nouveau testament et Le Seigneur des anneaux. Le principal écueil à éviter en étudiant ce sujet est donc de se laisser aller aux « correspondances » faciles du type : « Frodon est une figure christique lors de son ascension de la montagne du destin que l'on peut comparer au calvaire... » ou encore « Galadriel représente la Très Sainte Vierge ». Car même si ces comparaisons reflètent un état de fait, à savoir que ces personnages ont sûrement été forgés dans l'admiration de ces deux figures qui nous captivent et nous éclairent, il ne s'en suit pas forcément que la comparaison soit valable intégralement, et qu'elle est un sens, je pense même qu'elle dénigre la portée de la littérature et de l'imagination. Au sujet du retour à la vie de Gandalf, Tolkien avoue lui-même avec humilité : « Bien que cela puisse faire penser aux Evangiles, il ne s'agit pas du tout de la même chose. L'incarnation est une réalité infiniment supérieure à tout ce que j'oserais jamais aborder ». Ainsi, en écrivant Le Seigneur des Anneaux, Tolkien n'a fait que suivre une vision de la littérature qu'il exposait lui-même en commentant des poèmes : « l'élément religieux fait corps avec l'histoire et le symbolisme », de même que dans le scoutisme, il n'est pas nécessaire de faire appel de manière directe au religieux à chaque instant, mais que celui-ci doit clairement transparaitre dans la manière de se comporter des scouts, des chefs, et doit s'insérer de manière profonde dans la pédagogie. Et c'est cette manière dont le religieux est en symbiose avec le récit que nous allons rechercher, en commençant par la manière d'agir des personnages, la matière première de l'histoire, à savoir le sens moral qui peut se dégager du texte.
II) L'affirmation Morale : Dans un XXIème siècle envahi par le relativisme et par l'absence de réflexion morale constructive qui en découle, qui pourrait nier l'importance d'ériger la morale catholique comme valable universellement et intemporellement ?On entend suffisamment dire que l'éthique ne doit pas être la même pour un cannibale pygmée du XXIème et pour un Français du XVIIème pour savoir que la conscience d'une morale universelle et incontestable est nécessaire. On ne prendra donc pas comme un hasard une des phrases emblématiques d'Aragorn, un personnage extrêmement important tant aux yeux de l'histoire qu'à ceux de Tolkien : « le bien et le mal ne changent pas avec le temps, et ils ne sont pas différents pour les elfes, pour les nains et pour les hommes »(III, 2)
Ainsi, l'univers du Seigneur des anneaux, bien qu'imaginaire, pose des questions dont la profondeur est la même que dans la « vraie vie », nous interrogeant sur le sens de nos actions. C'est ainsi que l'élément moral le plus important de l'œuvre réside dans l'exaltation de la valeur du DEVOIR, en tant qu'orientation positive et claire de l'action. Ainsi par exemple, lorsque la mort de Boromir survient dans un moment d'urgence, Gimli Aragorn et Légolas n'hésitent pas une seconde à prendre le temps d'accomplir les rites funéraires traditionnels(une des marques aussi d'une saine vision anthropologique de Tolkien), car l'urgence pour Légolas est la suivante : « faisons d'abord ce que nous devons faire », et cette phrase à valeur de maxime dans les terres du milieu. Comment ne pas penser alors à la loi scoute et à l'esprit du scoutisme tel qu'il était conçu par le père Sevin, tellement axé sur le devoir et l'esprit de sacrifice ? comment ne pas sentir retentir ces mots que nous connaissons par cœur, « le devoir du scout commence à la maison... » , ou encore « le scout est fait pour servir et sauver son prochain », tout comme Aragorn Gimli et Légolas sont capable de l'abnégation la plus totale pour sauver deux petits hobbits, preuve d'une humilité et d'un don de soi certains? La force morale du Seigneur des Anneaux s'illustre donc à travers un monde peuplé de contraintes, d'impératifs qu'on ne peut contester, mais qui permettent le déploiement de la liberté de l'homme sur laquelle Tolkien insiste beaucoup, mais aussi l'éclosion d'un courage sans égal et d'une résistance au mal édifiante. Comme le dit Frodon au tout début de l'aventure, alors qu'il apprend la situation dans laquelle il se trouve et les dangers qui le guettent en tant que possesseur de l'anneau : « J'aimerais bien que tout ça ne soit pas arrivé à mon époque »(I, 2) ce à quoi Gandalf rétorque « moi aussi, et c'est le cas de toutes les personnes qui vivent pour voir de tels évènements. Mais ça n'est pas à eux de décider. Tout ce que nous avons à décider et quoi faire avec le temps qui nous est imparti. »(traduction approximative)Ainsi Tolkien montre bien que si la décision est libre, la nécessité de décider ne l'est pas. La persévérance se trouve donc être un des leitmotive de l'œuvre, avec en particulier le fait qu'une fois engagé on ne peut revenir en arrière, donc une grande importance attachée à l'honneur et à la parole donnée, à l'image de toute l'aventure de Frodon et Sam, qui, si petits et infirmes face à l'ampleur du monde, décident de quitter la Comté, leurs habitudes et leur confort, pour s'engager dans une aventure dont ils ne maitrisent pas l'issue, mais à aucun moment, tout difficile que puisse être leur sort, ils ne renoncent, et ils n'évoquent jamais même l'éventualité d'un retour en arrière. Quelque part, leur sentiment s'approche de ce que peut ressentir le scout en Camp : des difficultés physiques et psychologiques, un abandon du confort, un voyage hors des habitudes, et un résultat incertain... mais jamais ils ne rentrent chez eux ! Nulle illusion romantique donc chez les personnages de Tolkien, qui sont à l'opposés des « super héros » que l'on peut voir ailleurs, et sont bien conscients de leur faiblesse face à la tache à accomplir, ce qui ne rend leurs actes que plus grands, et fait du courage une qualité essentielle pour mener à bout ces actions dont le devoir nous charge, mais qui nous dépassent tant. La prééminence de la « vertu de force » dans Le Seigneur des Anneaux est indéniable, et prend un sens passionnant à travers ses variations chez les différents personnages du livre. De plus, il est indéniable que cette vertu est oubliée de nos jours, et ce par l' « éducation nationale » avant tout... Il est donc évident selon nous que lorsque la lecture se fait de moins en moins présente, et que Le Cid de Corneille ne reste qu'un nom chimérique pour un grand nombre de personnes, la force de l'affirmation de l'importance de l'honneur et du courage dans Le Seigneur des Anneaux, loin de faire de Sam un nouveau Rodrigue, n'en a pas moins un impact non négligeable sur les mœurs. Car lorsque nous voyons Frodon et Sam, marchant péniblement dans les terres dévastées du Mordor, le ventre vide, mais gardant la force d'âme nécessaire pour avancer, que percevons-nous si ce n'est deux fiers gaillards qui « sourient et chantent dans les difficultés » ? Comme nous nous l'entendons si souvent dire par nos aumôniers, la charité, l'honnêteté, l'amitié et la fidélité sont de bien belles choses, mais elles ne prennent leur véritable sens que lorsque nous parvenons à les pratiquer dans les difficultés. Ce ne sont que de belles paroles vides de sens, si elles disparaissent au premier obstacle, ou au moment même où elles nous deviennent pénibles. A ce sujet Tolkien est très clair, et chacun de ses personnages est un exemple de courage par sa capacité à aller au delà de ses limites, ce qui semble être le fond même de l'œuvre, qui se retrouve à tous les niveaux de lecture à travers de nombreuses métaphores d'une « aventure au-delà de ses propres limites ». De plus, ce courage se trouve renforcé par le fait qu'il est sans aucun espoir, ce qui le place à l'opposé du culte du plus fort, car quelle valeur peut-on attacher au courage lorsqu'il est pratiqué par celui qui est sûr de sa réussite ?C'est ainsi que Gandalf affirme : « Il y a des choses qu'il vaut mieux entreprendre que refuser, même si la fin en est sombre »( III, 2) Et c'est en ce sens que Le Seigneur des Anneaux nous montre une certaine forme de saint apprentissage chez les personnages, puisqu'il s'agit chez eux de l'éclosion de ce courage, de l'éveil de ce sens de l'action désespérée, à l'image de Merry à la batailles des champs du Pelennor(V, 6) ou de Pipin devant la citadelle de Sauron(V, 10), de Sam lorsqu'il combat la terrifiante Arachne(IV, 10)ou encore de Frodon lorsqu'il affronte un monstre dans un tumulus malgré une peur qui le tétanise(I, 8)... Et cette vertu se trouve parfaitement illustrée par la décision finale des alliés qui décident de créer une diversion en attaquant Sauron, même si ils savent pertinemment qu'aucune victoire militaire n'est possible.(V,9)Tolkien montre donc comment l'homme peut se retrouver seul à devoir faire un choix, qu'il soit de petite importance ou capital, mais ce choix doit toujours prendre en compte la société, c'est à dire être fait en fonction des autres, et ce choix ne doit pas se borner au bon vouloir individuel, car comme le dit Frodon : « je le peux, parce que je le dois ». Ainsi, dans cet impératif du souci d'autrui apparaissent les deux derniers éléments qui font du Seigneur des Anneaux un exemple moral, à savoir le souci des autres à travers le renoncement au pouvoir, et le souci du monde à travers une amitié intime avec la nature.
Bien que n'étant pas le thème central de l'œuvre, le renoncement au pouvoir reste essentiel au Seigneur des Anneaux, à commencer par l'objet même de la quête, qui est, non pas d'acquérir un objet comme bien souvent, mais au contraire de détruire l'Anneau, instrument de pouvoir et de destruction. Ainsi, l'originalité de l'œuvre réside aussi dans le fait qu'on ne se bat pas pour la possession du pouvoir, mais que certains cherchent à y renoncer. Mais le pouvoir que l'on rejette n'est pas mauvais parce qu'il est un pouvoir, mais bien parce qu'il ne peut s'exercer que dans la domination d'autrui, alors que l'éthique de Gandalf, Elrond, Galadriel et Aragorn postule qu'on ne doit jamais essayer de contraindre autrui, mais que l'on a le devoir de l'informer et de le conseiller, contrairement à Sauron qui ne voit que par l'esclavage et l'asservissement. Ainsi une phrase d'Elrond incarne bien l'importance attachée par Tolkien à la liberté, ce qui ne l'empêche pas de prêcher l'adhésion à une voix juste et unique : « Je ne vous impose pas ce fardeau, mais si vous l'acceptez librement, votre choix est bon.» Cependant ce refus du pouvoir n'empêche pas l'usage de la force qui peut être parfois nécessaire, et la vocation militaire se trouve elle aussi valorisée dans l'œuvre de Tolkien, à travers les différents conseils de Guerre qui jalonnent l'histoire, le premier étant le « conseil d'Elrond », et le dernier le « dernier débat »(V,9)Tokien aime donc à mettre en garde contre le pouvoir, mais seulement pour sa capacité à devenir corrupteur et à exercer une domination tyrannique sur autrui, ce qui ne l'empêche pas de faire du Retour du Roi(V et VI) le point de départ de l'avènement d'un nouvel âge de justice et de paix chez les hommes avec le règne d'Aragorn II. Enfin, tout comme « le scout voit dans la nature l'œuvre de Dieu, il aime les plantes et les animaux », la terre du milieu elle aussi, création d'Eru, demande le plus grand respect de la part de ses habitants. Tout d'abord, ceux qui ont lu le livre et ont pu y trouver des longueurs ne diront pas le contraire : une des grandes forces du Seigneur des Anneaux réside dans la puissance de ses descriptions, précises, mais surtout réalisées avec un amour qui se veut contagieux... Quel lecteur de Tolkien ne rêverait pas de vivre dans un confortable trou de hobbit aménagé à son goût sous une colline couverte d'une végétation fraiche et vivifiante ?De plus, le monde est imaginaire, mais les éléments qui le composent sont bel et bien issus de notre univers, et nous rendent ces paysages extrêmement proches et familiers. Qui plus est, la nature joue véritablement le rôle d'un personnage, non pas dans une optique panthéiste, mais bien dans le sens où chaque être se voit doté d'un élan vital, d'une âme, qui nous fait comprendre la grandeur de la création et notre infinie médiocrité face à cette immensité. C'est pourquoi le pêché de ceux qui s'acharnent contre la nature est grand, à l'instar de Saroumane, qui exploite et viole la nature pour produire des créatures qui sont de véritables abominations, ou même de Sauron, qui fait du Mordor une terre d'ombres, à l'aspect postindustriel, une « terre souillée, viciée sans rémission »(IV, 2) face à un personnage essentiel qui est Sylvebarbe, ce « berger des arbres » (III, 4),personnage extraordinaire qui met en avant l'importance de la sensibilité écologique(et pas « écologiste »), en personnifiant lui-même la forêt luxuriante de Fangorn, lieu où la nature ne connaît nulle entrave et se développe depuis des temps immémoriaux, puisque «Treebeard is Fangorn »(III, 5). De ce clivage profond entre le Mordor et Fangorn ressort une grande opposition à la prédominance des « machines », que Tolkien haïssait tant dans le monde moderne, d'une part pour la laideur qu'elles engendrent, mais aussi parce qu'elles donnent naissance à un homme qui perd sa dignité. Ainsi, comme le précise Tolkien : « ceux qui croient en un Dieu personnel et créateur ne pensent pas que l'univers soit digne d'être adoré »(L 310), ce à quoi Tolkien rajoute que cela n'empêche pas d'inviter toutes les créatures à louer le seigneur, comme le fait le psaume 148. Bien sûr, Tolkien ne se laisse pas aller à idéaliser cette nature, et reste conscient du fait que l'homme n'y est pas toujours à l'aise, car la nature vit indépendamment de lui, position incarnée par le personnage de Tom Bombadil, mais aussi parce qu'elle peut être hostile, ce que montre bien les passages du Mallorn ou ceux qui se déroulent dans la forêt de Mirkwood, tout ceci étant le plus souvent causé par une maladie de la nature, dont l'homme est bien souvent responsable par le mal qui est en lui, comme l'Isengard et Saroumane, ou comme les marais des morts développés sur les vestiges d'une ancienne bataille. Ainsi, il paraît clair qu'à la surface même dans livre apparaît une vision Chrétienne du monde, mais celle-ci se précise par une thématique spécifiquement catholique et très nette qui se distingue et légitime la thèse de l'absorption de la vision chrétienne dans la substance du récit.
III) Le message chrétien véhiculé par Le Seigneur des Anneaux :
Comme l'explique Tolkien dans sa lettre 208, son ouvrage est marqué par une « prévalence du thème de la mort », mais qui n'est pas du tout un « mal absolu », mais plutôt, comme il le précise ailleurs, « une délivrance du poids d'une vie soumise au temps »(L 156). Ainsi, l'impératif de quitter la vie terrestre, aussi chère qu'elle puisse nous être, fait apparaître dans le texte, en filigrane, la notion d'espérance, qui apparaît essentielle. Celle-ci apparaît surtout dans sa distinction avec l'espoir, puisque à l'inverse de celui-ci, elle se révèle dans les situations les plus complexes et sans issue, comme nous l'avons vu au sujet du courage des personnages. Ainsi, la force avec laquelle Tolkien décrit le cheminement de Sam et Frodon en Mordor, leurs difficultés à se sustenter et leurs problèmes de survie(VI, 2 et 3), met en exergue l'alternance entre espoir et désespoir qui donne naissance à cet au-delà qu'est l'espérance. Ainsi le personnage de Sam joue-t-il un rôle capital dans ce sens-là, défini par Tolkien comme le véritable « héro » du livre, puisqu'il garde bien souvent l'espoir, malgré les difficultés, pour soutenir son ami Frodon dans son calvaire, et ce surtout après avoir aperçu briller dans le ciel couvert d'ombre une étoile aux éclatantes lueurs, qui montre que les difficultés terrestres ne sont que passagères : « Il existe une lumière et une beauté suprême à jamais hors d'atteinte ». L'espérance est donc absolument fondamentale, puisque les personnages ne luttent jamais pour leur survie, qui est impossible, mais en faveur de la lumière, symbolisé par les couleurs blanches que porte Aragorn, qui est l'espoir du Quatrième âge à venir ou encore par la lumière d'Eärendil offerte par Galadriel à Frodon. Ainsi, comme le déclare Tolkien : « le monde est sphérique, et fini, et un cercle auquel on ne peut échapper, sinon par la mort »... La mort n'est donc pas une ennemie, mais le bonheur véritable se trouve « au-delà des murs de ce monde », comme le déclare Aragorn dans les appendices(A, V), et la vie en soi n'a aucun sens si elle n'est que déchéance et décadence, à l'image de Gollum, ou des spectres de l'anneau.
Comme le dit Gandalf pour rassurer Frodon(I, 2), il y a « quelque chose » à l'œuvre dans le monde, indépendamment de notre volonté, et nous n'y sommes pas totalement seuls : « Bilbo était destiné à trouver l'Anneau, et pas par Sauron. Dans ce cas, vous aussi, vous étiez destiné à le posséder. Ce qui est une pensée encourageante. » C'est bien une providence qui est à l'œuvre dans le monde du Seigneur des anneaux, mais dont, comme dans notre monde, les voies sont impénétrables, et que nous ne pouvons discerner aisément. Ainsi, il est surprenant devoir combien sont nombreuses les occurrences de réserves émises par les différents personnages au sujet de la notion de hasard, qui subit des assauts répétés au long du livre, et ne provoque que suspicion chez les « héros », elle fait donc l'objet de la dénégation la plus totale, mais de manière discrète et rituelle, « en passant »... De plus, comme le montre Sam : « Dans quelle histoire sommes-nous embarqués ?[...]Je voudrais bien l'entendre raconter[...].»(VI, 4) l'aventure est bien souvent obscure pour ceux qui la vive, par manque de recul, mais ne manque pas pour autant de cohérence, puisque plus tard, à la fin du livre, sera contée par les ménestrels l'histoire de « Frodon aux neufs doigts et de l'Anneau de malédiction ». Ainsi, la mise en abîme de ces personnages qui font partie d'un récit, qui fait partie d'un récit, montre le sens que prend leur entreprise. Ainsi, la providence se manifeste bien sous la forme de ce que Tolkien lui même qualifie comme une « grâce »(L 181), mais une grâce qui ne se passe pas de l'assentiment de son objet, puisque comme l'écrivait à son sujet Paul Krocher, l'ordre cosmique du Seigneur des Anneaux ne peut pas être : « un enchainement de causes et d'effets fixe, mécanique, immuable. Il doit être [...] fléxible. », puisqu'il prend en compte la liberté des êtres. On n'a donc pas chez Tolkien une divinité omnipotente qui s'exerce dans un deus ex machina à la manière des tragédies grecques ou raciniennes où les personnages se retrouvent impuissants, écrasés par le destin, mais bien une providence achée qui prend soin des hommes en passant par leurs actions et leurs exigences sociales. Et cette unité dans la volonté des personnages et dans l'action de la providence se trouve parfaitement incarnée par la méthode d'écriture « entrelacée » de Tolkien qui quitte les personnages pour aller narrer les aventures des autres, dès l'instant où ils se séparent, et permet de voir la convergence des objectifs de tous les personnages et de leur volonté propre. De cette convergence des vues naît la possibilité d'un succès de la quête malgré l'échec personnel connu par Frodon, incapable de détruire l'Anneau, au dernier moment. Cette scène où Gollum s'empare de l'anneau pour en bondir de joie et choir dans les flammes de la montagne du destin apparaît capitale puisque s'y croisent les thèmes de la providence, de la liberté, de la solidarité, et de la miséricorde. Tout d'abord, Frodon se montre un anti-héro par sa faiblesse finale, et dit : « je ne choisis pas maintenant de faire ce pour quoi je suis venu. »(VI, 3) Cette scène nous montre à quel point Le Seigneur des Anneaux est bien plus profond qu'un « roman d'aventure ». Après les nombreux désagréments connus par Frodon depuis qu'il a quitté la Comté, il se trouve anéanti, usé. Il reste obnubilé par l'anneau et affirme « je suis nu dans l'obscurité »(id. Supr) Tolkien évoque donc ici le prix du sacrifice. Toute liberté de Frodon est occultée, ce qui le contraint à perdre son doigt pour se débarrasser de l'Anneau. Il s'agit donc d'une situation des plus tragiques car « sacrificielle »(L 246), où pour servir une cause dont l'accomplissement dépasse notre endurance, nous devons faire abstraction de nos souffrances et parfois même de notre existence. Tolkien avoue même dans sa Lettre 191, que les souffrances éprouvées par Frodon sont celles même dont nous demandons à être délivré à la fin du « Notre Père », dans le « et ne nos inducas in tentationem ». Ainsi selon les mots de Tolkien, Frodon a « entrepris sa quête par amour, pour sauver le monde qu'il connaissait du désastre, et à ses propres dépens » et s'est engagé à « faire ce qui était en son pouvoir[...], à aller aussi loin que sa force d'âme et de corps le lui permettrait »(L 246). Ce qu'a fait Frodon, ce n'est donc rien d'autre que « faire de son mieux », mais aussi « être généreux », « donner sans compter », et surtout « combattre sans souci des blessures »...
De plus, le fait que ce soit le personnage de Gollum qui permet l'accomplissement de la quête montre deux choses : tout d'abord, il montre que la providence agit pour notre bien, puisque Gollum a approché la mort de nombreuses fois, en y échappant toujours, et ce pour finalement sauver les hommes libres finalement. Mais la portée de son intervention vient surtout accentuer la valeur de la miséricorde, à travers le comportement de Frodon à ce sujet. Rappelons-le, Gollum est criminel, a tenté de livrer Frodon à Arachne, et pourtant celui-ci l'épargne toujours, et ce choix prends toute son ampleur si l'on se souvient des mots de Frodon au début de l'aventure : « Quelle pitié que Bilbo ne l'ait pas poignardé quand il e avait la possibilité ! »(I, 2)Cette miséricorde n'est donc pas naturelle, mais bien le résultat d'un cheminement intérieur. On peut noter qu'à chaque fois, c'est à la pitié d'autrui que Gollum doit la vie, ce qui en fait un des piliers de l'accomplissement de la quête et de la destruction de Sauron. A toutes ces valeurs profondément chrétiennes ne manquait que l'apparition de l'humilité, incarnée par Aragorn, roi qui plie le genou en accueillant Frodon et Sam au moment de son couronnement(VI, 4), de même que Gandalf(passage qui ne manque jamais de me tirer quelques larmes...) montrant ainsi que les plus grands s'inclinent les plus petit, et que tous « exaltaverunt humiles »...Mais cette scène n'est que le reflet d'une volonté de mettre l'humilité au premier plan dans le livre, en commençant par faire des personnages les plus modestes ses héros, ce qui ne manque pas de dépareiller avec la postérité de l'héroic fantasy. Choisissant des héros qui par leur faiblesse entrent en contraste avec le reste du monde, Tolkien montre comme il exalte les humbles. La disproportion entre l'ampleur de la tache et la faiblesse du personnage permet l'explosion de sa noblesse et l'émergence en chacun d'un « homme nouveau », qui n'a rien de commun avec ce qu'il était avant de vivre cette aventure, car vivre l'épreuve permet de se transformer...Au passage, qui n'a jamais ressenti cette sensation au retour d'un camp scout ? Pensez-y... Ainsi Saroumane à la fin du livre, lors du retour des hobbits en comté, qui montre bien le contraste qui s'est opéré de l'ordre du avant/après, peut à bon droit dire à Frodon : « Tu as grandi, petite créature[...]oui, tu es devenu très grand. » Comme le reconnaît donc Tolkien dans la Lettre 131, si il fallait choisir un héro pour Le Seigneur des anneaux, il faudrait que ce soit Sam, car il est le plus héroïque de tous, et montre parfaitement ce que signifie l'exaltation des humbles, puisqu'il est de tous les personnages celui qui pense le moins à lui-même, ne vivant que pour Frodon, il est le plus désintéressé des personnages, pas même conscient de son héroïsme, ne perdant jamais la tête. Enfin, pour qualifier le dénouement de son œuvre, Tolkien choisit le terme de « eucatastrophe », d'origine Grecque, signifiant « bon dénouement », par volonté de distinction du « happy end », qui, selon lui, n'est pas représentatif de l'esprit de son œuvre. Car la fin du Seigneur des Anneaux n'est pas une véritable fin, et l'aventure continue, à la différence de la clausule célèbre : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants. »Pour Tolkien, l'eucatastrophe est à la fois passagère et prophétique. Tout d'abord le bien de la victoire sur Sauron n'est qu'éphémère, et notre condition n'en reste pas moins tragique, car cette guerre n'est qu'un des milliers de conflits qui ont déjà eu lieu contre Morgoth et ses créatures. Ainsi, toute victoire n'est que provisoire car le mal ressurgit toujours. L'eucatastrophe nie donc que « le mal ait le dernier mot ». Elle ouvre donc sur l'éventualité de la joie, et sur l'espérance d'une bonne nouvelle. Selon l'affirmation même de Tolkien, on peut rassembler les racines grecques de l'évangile et du dénouement heureux, avec l' « eu-kata-stropha » et « l'eu-angelium ». La joie et la consolation de l'œuvre littéraire devient donc par la finesse de la rédaction l'écho lointain de la joie de l'Evangile, la résurrection du Christ étant l'eucatastrophe par excellence.
Sans qu'on n'en voit aucune référence directe, le caractère catholique est donc bel et bien omniprésent dans Le Seigneur des Anneaux, de manière totalement incorporée à l'œuvre, ainsi que l'exprimait un correspondant non-croyant à Tolkien dan la lettre 328 : « Vous créez un monde où une sorte de foi semble partout présente sans qu'on en voie la source, comme une lumière qui viendrait d'une lampe invisible ». Ainsi, à travers les valeurs morales promues par les personnages de l'œuvre, qui, de manière transversale, sont des valeurs profondément catholiques et scoutes, Tolkien donne naissance à un monde qui repose sur un fond ou la présence de Dieu est tangible, à travers l'action de la providence et les merveilles de l'humilité, faisant ainsi du Seigneur des Anneaux un texte fondateur d'un nouveau genre, un genre médiéval fantastique qui prône la lecture plaisir et le divertissement tout en faisant une place d'honneur à la religion catholique et à la spiritualité, dans une saine émulation comme en ont besoin tous les jeunes, et les scouts à plus forte raison !
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